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19 octobre 2026 · Gilles Maury

Viser CyFun Essential quand on est seul : partir de la menace, pas du tampon

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Un SaaS qui stocke des données de valeur — identités, coordonnées, comptabilité, décisions de ses utilisateurs — est une cible. Pas parce qu'il est connu : parce que ces données se revendent, se rançonnent, ou servent à frauder. La taille de l'éditeur n'y change rien. Un attaquant ne regarde pas l'effectif de l'entreprise, il regarde ce qu'il peut en tirer.

C'est pour ça que j'ai fixé une cible volontairement haute aux deux briques de la méthode que je co-développe : Foyer, pour la façon de concevoir et de construire, et Sluis, pour la façon de déployer et d'exploiter. Tout SaaS qui en sort doit pouvoir s'aligner sur le niveau le plus exigeant du référentiel belge CyberFundamentals : le niveau Essential.

Voici pourquoi, comment je le découpe — et, c'est la partie dont on parle le moins, ce qu'un solopreneur peut et ne peut pas faire seul.

CyFun en deux minutes

CyberFundamentals (CyFun) est le référentiel du Centre pour la Cybersécurité Belgique (CCB). Sa version 2025 est construite sur le NIST Cybersecurity Framework 2.0 et sert à démontrer sa conformité à NIS2 ; elle coexiste avec la version 2023 jusqu'au 18 avril 2027.

Il est organisé en niveaux cumulatifs — Small, Basic, Important, Essential. Viser Essential, c'est satisfaire les trois derniers à la fois :

Niveau Exigences ajoutées Dont key measures
Basic 36 13
Important +103 9
Essential +91 7
Total pour Essential ≈ 230 29

Deux notions à retenir :

Pourquoi le niveau le plus exigeant, alors que rien ne m'y oblige

En principe, le niveau CyFun d'une organisation découle d'une analyse de risque nationale, et un solopreneur n'est généralement pas soumis à NIS2. Je vise Essential par choix, pour trois raisons.

Je pars de la menace. Quand on liste les attaques réalistes contre un SaaS riche en données, on tombe très vite sur des mesures qui ne figurent qu'aux niveaux Important et Essential : sauvegardes isolées et testées, journaux hors de portée d'un attaquant, accès à privilèges audités, flux sortants cartographiés. S'arrêter à Basic, c'est se protéger contre l'attaque opportuniste, pas contre celle qui vise vos données.

Une cible haute, construite une fois, sert à tous les projets. Si la conformité est portée par la méthode et par la plateforme de déploiement, chaque nouveau SaaS en hérite au lieu de tout redémontrer.

Le niveau est un langage commun. Dire « aligné CyFun Essential » à un client, un partenaire ou un auditeur, c'est parler un vocabulaire qu'il peut aller vérifier — au lieu d'un « on prend la sécurité au sérieux » invérifiable.

De la menace à la brique technique

Voici le raisonnement complet, attaque par attaque : les mesures CyFun 2025 qui la contrent, puis la brique qui les porte. Entre parenthèses, le niveau de la mesure (B = Basic, I = Important, E = Essential) et key quand c'est une key measure.

Attaque Mesures CyFun La brique qui les porte
Vol d'identifiants, prise de compte PR.AA-03.2 (B, key), PR.AA-02.2 (E), PR.AA-01.4 (E) MFA partout — accès distant, console de l'hébergeur, application — et un identifiant par utilisateur et par processus
Abus de privilèges PR.AA-05.3 (B, key), PR.AA-05.7 (I), PR.AA-05.9 (E) Moindre privilège, accès administrateur par un bastion qui enregistre les sessions, journal d'audit hors de la machine
Rançongiciel PR.DS-11.1 (B, key), PR.DS-11.2 et 11.3 (I), PR.DS-11.5 (E), RC.RP-05.1 (I) Sauvegardes chiffrées vers un stockage objet dans une autre région, verrouillées en écriture (WORM), avec restauration testée régulièrement
Exfiltration de données ID.AM-03.3 (E, key), RS.MI-01.2 (I, key), PR.DS-02.2 (E) Flux sortants cartographiés et autorisés, chiffrement en transit, détection des sorties anormales
Faille applicative ID.RA-08.1 (I, key), PR.PS-06.3 (E), ID.IM-03.9 (E) Plan de gestion des vulnérabilités, développement sécurisé dans la CI (dépendances, SBOM, scan d'image), tests d'intrusion
Altération discrète (porte dérobée, binaire modifié) PR.DS-01.1 (I), PR.DS-01.2 et 01.3 (E), DE.CM-09.1 (I) Contrôle d'intégrité des fichiers système, rapproché des empreintes du gestionnaire de paquets
Effacement des traces PR.PS-04.3 (I), PR.PS-04.4 (E), RS.AN-06.1 (E) Journaux expédiés vers un système distinct, alerte si la journalisation s'arrête, investigations tracées
Alertes noyées dans le bruit DE.CM-09.4 (E), DE.AE-03.3 (E) Filtrage des faux positifs connus, corrélation entre sources, pré-investigation automatique

Le garde-fou de la dernière ligne

Automatiser le tri des alertes est tentant, en particulier avec un modèle de langage. Mais le contenu d'une alerte peut être écrit par l'attaquant : une alerte réseau contient le User-Agent et la requête de celui qui vous scanne. Confier ce texte à un agent qui dispose d'un shell, c'est ouvrir la porte à l'injection de prompt.

D'où la règle que j'applique :

En une phrase : ce qui a des droits ne lit pas de texte libre ; ce qui lit du texte libre n'a aucun droit.

Trois couches, pour hériter au lieu de redémontrer

Les quelque 230 exigences se répartissent en trois couches, et chacune a son porteur :

L'idée qui change tout : la conformité devient une barrière de déploiement. Avant chaque mise en ligne, la plateforme vérifie les contrôles exigés par le niveau que le projet déclare — sauvegarde hors site active, journaux expédiés, MFA du compte d'hébergement. Si un contrôle manque, la mise en ligne est refusée. Et chaque déploiement laisse une preuve datée des contrôles vérifiés, rattachée à son identifiant CyFun.

Pourquoi c'est décisif : la maturité 3/5 exige des preuves pour la plupart des activités. Une preuve produite automatiquement à chaque déploiement ne s'oublie pas. Une preuve qu'il faut penser à rassembler avant un audit, si.

Et en euros ? Côté infrastructure, la couche plateforme coûte étonnamment peu : chez un hébergeur européen, quelques dizaines d'euros par mois pour un petit SaaS — une seconde machine pour le test et la supervision, un stockage objet verrouillé dans une autre région, une plateforme de journaux, un gestionnaire de clés. Le vrai coût, c'est le temps : écrire les procédures, tester les restaurations, tenir les revues.

L'autoévaluation : mesurer avant de construire

Le CCB met à disposition un outil d'autoévaluation par niveau, sous forme de tableur. Pour chaque exigence, on note deux scores de 1 à 5 : la documentation (le processus est-il écrit, approuvé, revu ?) et la mise en œuvre (est-il appliqué, et avec quelles preuves ?).

Les niveaux vont de 1 (Initial, rien de formel) à 5 (Optimizing, amélioration continue mesurée). Le niveau 3, Defined, est le seuil qui compte : processus formel, approuvé, appliqué, des preuves pour la plupart des activités, moins de 10 % d'exceptions.

Pour Essential, trois seuils : chaque key measure (les 29) à 3/5 au moins, chaque catégorie à 3/5 au moins, une maturité globale d'au moins 2,5/5.

Comment je la conduis :

  1. Honnêtement, avec une preuve par réponse. Un « oui » sans preuve vaut 1, pas 3. Le piège classique de l'autoévaluation, c'est de noter ce qu'on croit faire.
  2. Basic d'abord, puisque le modèle est cumulatif : inutile de s'attaquer aux 91 exigences Essential tant qu'une key measure Basic est sous le seuil.
  3. Les écarts deviennent le backlog. Chaque exigence sous le seuil devient une tâche, rattachée à sa couche — plateforme, application ou organisation.
  4. Elle se refait. Une autoévaluation est une photo : elle se reprend après chaque évolution importante, et ses preuves datent.

Et une précision que je préfère écrire moi-même plutôt que de laisser un auditeur me la rappeler : une autoévaluation n'est pas une certification. Pour dire « conforme », il faut une évaluation par un organisme d'évaluation de la conformité. « Aligné » est ce que l'autoévaluation permet d'affirmer — à condition de l'avoir documentée.

Ce qu'un solopreneur ne peut pas faire seul

Environ 230 exigences, c'est un référentiel pensé pour des organisations qui ont des équipes. Certaines exigences supposent plusieurs personnes, et aucune automatisation ne remplace ça. Autant le dire :

En résumé : un solopreneur peut atteindre l'essentiel de la protection qu'apporte le niveau Essential, et s'en approcher en maturité. Mais certaines exigences supposent une organisation, et elles ne seront satisfaites que par des mesures compensatoires, des tiers, ou un jour un associé. Le dire n'est pas un aveu de faiblesse : c'est exactement ce qu'une analyse de risque honnête doit écrire.

Ce que ça change pour vous

Viser CyFun Essential quand on est seul, ce n'est pas chercher un tampon. C'est se donner une cible exigeante et vérifiable, construite à partir des attaques qu'on veut réellement contrer, et l'inscrire dans la méthode pour qu'elle profite à chaque projet plutôt que de la refaire à chaque fois.

Si vous voulez savoir ce que ce niveau donnerait sur votre produit — ou simplement où vous en êtes aujourd'hui — parlons-en.